Le passeur visionnaire

Certaines vies sont courtes, parfois fulgurantes, et présentent un regard à la fois intense et pénétrant sur une époque donnée. On peut penser à certains poètes ou peintres emblématiques (par exemple Van Gogh ou, plus près de nous, Saint-Denys-Garneau). D’autres vies, au contraire, s’étalent sur plusieurs époques et permettent un regard décanté et distillé sur l’évolution d’une société, de ses dynamiques et courants de pensée.

La vie de Michel Cartier est du second genre. Né en 1932, il a connu la période duplessiste, la Révolution tranquille, la Crise d’Octobre 1970, les Jeux olympiques de 1976, la mise en circulation des premiers micro-ordinateurs dans les années 1980, puis d’Internet dans les années 1990 et, finalement, la société de l’information qui se déploie sous nos yeux depuis une vingtaine d’années. Conteur, danseur, chorégraphe, imprimeur, réalisateur, professeur de communications et prospectiviste, Michel Cartier a eu plusieurs carrières et passions. Il a traversé des époques charnières et rencontré bon nombre de personnages marquants de l’histoire du Québec. De la culture traditionnelle aux technologies numériques, il a été un témoin privilégié des mutations sociales et culturelles profondes du Québec de l’après-guerre à nos jours.

Voilà donc pourquoi Michel Cartier est, du moins à mes yeux, le passeur visionnaire, à savoir le témoin privilégié de mondes différents qui cherche à tisser la trame d’un avenir qui tire leçon du passé. Le passeur est celui qui va d’une rive à l’autre, qui ramène les nouvelles et conseille les voyageurs qui s’aventurent en de nouvelles contrées. Le passeur visionnaire, c’est ce vieux sage, neuf fois grand-père, qui nous donne les clés pour comprendre notre présent et ses défis dans le temps long de l’évolution de l’humanité avec la perspective que seule une longue vie peut donner.

Le passeur visionnaire, c’est donc le projet de rendre hommage à l’homme et son œuvre, à le faire reconnaître auprès de ce Québec qui se rappelle sans doute trop peu de son immense contribution à notre société. C’est surtout le projet de laisser Michel Cartier raconter lui-même sa vie et ses souvenirs, tant pour les générations futures que, plus directement, pour ses enfants et petits-enfants. C’est finalement la chance, la mienne, de rendre hommage à un mentor dont je suis très reconnaissant d’avoir croisé le chemin.